Souleimane Barry

« Régénérescence »

Vendredi 16 Septembre au Samedi 05 Novembre 2022 

En pratiquant une peinture libre et spontanée Souleimane Barry fait fi de toutes les doctriness’évertuant à définir ce qu’est l’art, ce qu’il n’est pas, quelles sont ses frontières, seshiérarchies et ses classifications. Bref, Souleimane Barry n’apprécie guère d’accompagner sontravail des discours et des paratextes annexant à tout va un art contemporain ô combienbavard et réflexif. L’artiste, né en 1980, au Burkina Faso aime avant tout peindre. Il se souciepeu des tenants et des aboutissants de sa peinture, et préfère la pureté du faire artistique auxconcepts voulant le circonscrire. Aux notions il oppose les émotions que lui offre une pratiqueperpétuée dès son plus jeune âge par la passion du dessin et de l’aquarelle, puis celle de lapeinture à l’eau, qu'il prolonge aujourd’hui par une maîtrise remarquable de l’acrylique et del’encre. 

En revendiquant pleinement la dimension empirique et intuitive de sa peinture, dans laquelleles figures humaines ou animales, ainsi que les motifs végétaux apparaissent avecl’élaboration du tableau, au gré de ses aléas plastiques et des gestes qui le compose,Souleimane Barry laisse libre cours à son imagination, à l’instar de ce personnage sortant deson crâne, une nuée de colombes, d’abeilles, de feuilles et de fruits - dans un véritable tourde passe-passe, symbole de la fécondité magique de l’art.

L’idée de régénérescence, qui donne d’ailleurs son titre à ce dytique et à l’exposition, nerenvoie-t-elle pas à ce surgissement incessant de formes et d’images, d’espèces et d’espaces,de créatures et d’êtres, se manifestant aussi bien dans la création plastique lorsqu’elles’affranchit de tout dogme, que dans celle d’une nature libérée de la domination technique ?

En exécutant son travail sans idée préalable, l’artiste qualifie lui-même son style de « figuratifimaginaire », comme pour mieux se mieux démarquer à la fois d’une tradition picturaleplacée sous l’égide de la « Cosa mentale » chère à Léonard de Vinci et sous celle d’unformalisme conceptuel trop contraignant. D’où le caractère lyrique de cette peinture dont lafluidité musicale témoigne d’un goût prononcé pour l’improvisation, à laquelle le peintrerend hommage dans l’une de ses toiles, Symphonie, avec la présence d’un jazzmanfleurissant de ses volutes sonores l’espace du tableau.

L’artiste burkinabé ne nous offre-t-il pas une somptueuse illustration de cette « finalité sansfin » du plaisir esthétique, dans laquelle Claude Lévi-Strauss à la suite de Kant percevait laliberté souveraine de l’art ? Souleimane Barry participe pleinement d’une peinture renouantavec le plaisir de la manualité et du savoir-faire. Par-delà le faux dilemme de l’abstraction oufiguration, c’est à un retour décomplexé du geste expressif, de l’originalité et de l’inventivitéd’un style assumé auquel nous assistons ici. Après des décennies de dénégation du fairemanuel au profit de procédures impersonnelles et mécaniques dans lesquelles l’art deDuchamp à Warhol, des Nouveaux Réalistes à Jean-Luc Moulène prétendait s’affranchir detoute effusion expressive, de nombreux peintres osent, enfin, se réapproprier le bonheur depeindre. Ce dernier n’avait-il pas quasiment disparu au profit de protocoles distancésremplaçant le lyrisme du faire pictural par toute une série d’encodage de gestes anonymesempruntés aussi bien au ready-made qu’au paradigme photographique : choisir / déplacer /enregistrer ? 

Commençant son tableau, le plus souvent à même le sol, par quelques coulures d’acryliqueou d’encre, qu’il agrémente ensuite d’éléments picturaux d’où surgissent une série de motifs,Souleimane Barry se met sur la voie de sa peinture, sans véritable but. Si les figures humaineset animales se fécondent ou s’entremêlent à une nature exubérante, en d’étrangesaccouplements - une figure d’homme finissant en tête d’oiseau - c’est moins par laréminiscence d’une danse des masques entrevue par l’artiste durant son enfance africaine, que par un procédé de mise en abîme d’images dans l’image, que l’artiste affectionne. Ainsile caractère « animiste » de la peinture de Souleimane Barry ne réside pas tant dans laprésence de souvenirs d’une Afrique natale sur fond d’un bestiaire naïf, mais dans le faitqu’une image peut toujours en cacher une autre. Le tableau Déesse de la nature n’esquisse-t-il pas la silhouette d’un mouton sommeillant au cœur même du corps de la femme ?

Les œuvres de grand format ne présentent-elle pas fréquemment une figure centrale sur fondde motifs floraux, traversée par une multitude de thématiques secondaires, imbriquéesparfois les unes dans les autres et se découvrant au fur et à mesure de la lecture du tableau ?Si bien que le sujet principal qui semblait structurer la composition, devient vite secondaireau regard des plus petites images qui l’entourent ou se lovent dans ses plis.

Chaque tableau fourmille souvent d’une grande variété de détails et paraît renfermer demultiples scénettes complétant la figure « principale », à l’exemple de la sibylline Espèce etespace. De fait, l’œil du spectateur descend ostensiblement dans une profondeur de champsmultiples, bifurquant au hasard des carrefours, à peine suggérés dans l’entrelacs des cheminspossibles. Nous sommes sûrement entrés dans un enfer ; un enfer qui comme pour Dantetémoigne d’un jeu de portes, de couloirs, d’un parcours d’errance infinie. Nous sommes tousdes migrants ! Comme chez nombre d’artistes venus du continent africain, à l’instar deBarthélémy Toguo ou du peintre Omar Ba, le monde de Souleimane Barry se nourrit d’unentre-deux culturel propice à un contrechamp inédit. Par leurs voyages incessants, leursexpériences de l’exil, et la distance ironique qu’ils instaurent avec le présent, tous cescréateurs ne sont-ils pas emblématiques du « contemporain » ? De cette expérience,Souleimane Barry dégage, notamment, des rapprochements insolites entre des universétrangers, procédant à toute une série d’hybridations entre réalité et mythologie, traditionet mondialisation, hommes et divinités païennes, le tout dans un panthéisme acharné.

Souleimane Barry propose une cartographie décalée de notre temps en proie à toutes leshybridations de la modernité et du contemporain avec des formes de subjectivité archaïques,moyenâgeuses sur fond d’animisme et de crise écologique. N’est-ce pas cette épreuve de ladésorientation, du discontinu, de l’égarement, et du mélange qui suscite également le goûtdes métamorphoses ou des altérations, propre au caractère polyphonique de cettepeinture ? En rencontrant cette difficulté à s’orienter commune à nombre de migrantsdébarquant dans un espace urbain nouveau, le peintre a sûrement renforcé une lecture quasi« médiévale » du monde contemporain. Une vision dans laquelle l’espace apparaît commeun ensemble de fragments non-totalisables, à l’image de celle développée par de nombreuxartistes contemporains. Dans son livreEspèces d’espacesl’écrivain Georges Pérec nerencontrait-il pas déjà le même genre de vertige pris à la profusion des perspectives spatiales que constitue l’étoffe plissée de nos souvenirs : « L’espace de notre vie n’est ni infini, nihomogène, ni isotrope. Mais sait-on précisément où il se brise, où il se courbe, où il sedéconnecte et où il se rassemble ? »

Malgré la variété des motifs qui s’entremêlent dans une forme rhapsodique, s’imposetoutefois une ligne d’affrontement entre les figures animales et végétales envahissant toutesles formes humaines comme autant de rappels d’une nature mutilée. D’un point de vueesthétique, ce travail d’effacement des frontières entre l’humain, l’animal et le végétal,renoue avec cette poétique quasi médiévale d’un monde où le pouvoir n’appartient plus àpersonne. En effet, à l’image du moyen-âge, l’univers décrit par Souleimane Barry est unespace flottant où l’on ne saurait trouver ni centre ni périphérie, et dont les régions souvents’ignorent. En l’absence de regard surplombant, ni d’autorité centrale, cette peinturefigurative ne peut donc que renoncer à l’illusion perspectiviste. De fait, elle respecterarement les proportions des êtres figurés et rappelle parfois l’art des icônes anciens. Lesanimaux esquissés ou les êtres hybrides (mi-homme, mi- bête) disproportionnés neparaissent-ils pas flotter dans un espace sans profondeur, jusqu’à évoquer l’étrangetémystique de certaines œuvres de Gérard Garouste ? Pour le spectateur cette esthétique aplutôt la saveur d’un paradis en forme de refuge à l’égard d’une société où tout enjoint notreregard à suivre, interpréter et reconnaître des significations le plus souvent univoques,préétablies, et contrôlées par de puissants algorithmes aussi envahissants que savants.

Le 21 Juillet 2022,

Philippe Godin 


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