Leslie Amine

" Disparence "   

Mercredi 09 Novembre 2022 au Samedi 14 Janvier 2023

Vernissage Mercredi 23 Novembre à partir de 18H

Si la peinture de Leslie Amine est empreinted’un exotisme diffus, avec ses paysages de palmes aux brumes écarlates, sesscènes de palabres insouciantes, et ses flots de végétations tropicalesentremêlées à la nonchalance des personnages, elle ne verse jamais dans lafiguration pittoresque d’une Afrique de pacotilles. En puisant son inspirationlors de ses voyages au Bénin, à Haïti, ou dans les quartiers de Yaoundé,l’artiste se constitue un corpus photographique qu’elle dépouille de toutemprunt à un imaginaire de carte postale, prenant soin d’évacuer la mièvrerie des images d’Épinal.On ne trouvera donc pas, ici, ce lot convenu de l’imagerie chère aux attractionstouristiques, ni même à celle des récits de voyages – survivances lointainesd’un roman colonial ou d’un orientalisme désuet. Leslie Amine revendiquepleinement l’influence de la vision poétique de Victor Segalen cherchant àpromouvoir une sensibilité neuve de l’esthétique du voyage, et la recherched’un Ailleurs au cœur même de la quotidienneté. En invoquant une « aptitudeà sentir le Divers », à contrecourant de l’homogénéisation montantedes subjectivités sous le régime de la mondialisation, l’auteur de l’Essaisur l’exotisme invitait, déjà, l’art à aller dans le sens d’unehétérogénéité toujours plus grande des modes de perception. À l’instar de Segalen dépouillant l’exotisme de tous ses clichés : « le palmier et le chameau ; casque decolonial ; peaux noires et soleil jaune et, du même coup sedébarrasser de tous ceux qui les employèrent avec une faconde niaise », la peintre met en place un dispositif pictural complexesusceptible de déjouer les images toutes faites. Elletravaille, notamment, la transparence et les superpositions des figuresdessinées en laissant apparaître, à l’instar des dessins surréalistes, différentes strates d’une image. Chaque toiledevient ainsi un espace diffracté et feuilleté venantdéjouer la reconnaissance hâtive des formes et des motifs qui la composent.

Et, si les tableaux peuvent sedistribuer en séries aisément identifiables par les thématiques abordées :scènes des livreurs de rue, conversations, circulations de personnages, enrevanche la multiplicité des plans confère une étrangeté redoutableau caractère profane des sujets proposés. Ainsi, les coursiers Uber Eats etautres Deliveroo deviennentévanescents à l’image de ces nouveaux métiers, symboles de nos économieubérisées. Ces livreurs, en majorité originaires d’Afrique, ne constituent-ilspas ce nouvel lumpenprolétariat de travailleurs sans droits voués aux conditions de travailles plus précaires parmi les précaires ? Le génie de l’artiste est d’avoir surendre l’inconsistance de leurs conditions sociales grâce aux seuls moyens dela peinture mieux que les plus ferventsdiscours militants.

De même la série desconversations qui revisite un thème célèbre de l’histoire de l’art  de lapeinture anglaise du XVIIème siècle ou des scènes de la tradition biblique,permet à la peintre d’éprouver la mise en scène plastique du tableau commeespace de la parole, en diluant les figures et leurs rencontres fortuites dansune liquéfaction insouciante et rêveuse. Les paroles s'envolent, les peinturesrestent…L’artiste ne donne-t-elle pas une consistance troublante à lasouveraineté de son art par son pouvoir de conserver les apparences fuyantes du monde ? Deux hommesqui se parlent, une femme qui marche. N’est-ce pas une manière d’illustrer lespages sublimes de Claudel à propos de l’Orage de Rembrandt :« Mais l'orage du poète et du musicien souffre d'une grandeinfériorité : il passe. L'orage du peintre, lui, ne passe pas. Il est là pourtoujours, éternellement contemporain de lui-même. L'artiste à son profit aarrêté le temps » ?

Ens’efforçant de restituer les moments les plus fugaces de l’existence, quicorrespondent à cette épiphanie du ravissement poétique devant le spectacleinattendu d’une rencontre ou d’un instant d’errance, l’art de Leslie Amines’inscrit pleinement dans un phylum esthétique qui passe notamment par le surréalisme,et le pari d’habiter poétiquement la terre chez Segalen ou Julien Gracq. Si lapeintre dans son refus d’aplatir le monde à sa seule réalité matérielle, intègre, les procédéssurréalistes de l’image dans l’image en suggérant cette coalescence du réel etde l’imaginaire, elle procède également par condensation, en utilisant desencres, et des acryliques particulièrement liquides. Une manière de tempérer laprécision réaliste du dessin, par les aléas de l’encre, et des coulures qu’elle emprunte aussi aupeintre Marc Desgrandchamps. Les toiles sont également parsemées d’aspéritéslumineuses, et de taches que la peintre retravaille plusieurs fois, révélantainsi des zones de matière plus ou moins denses. L’artiste opère ainsi unedialectique subtile de la transparence et de l’opacité, du hasard et de lamaîtrise, pour mieux suggérer cet entrelacs de l’imagination et du réel.

À cetégard, le tableau de plus grand format de l’exposition, La muna  (195 x 260 cm) s’impose par l’intensité et latension de sa mise en scène en forme de brasier dont semble s’extraire unepetite fille courant le regard effrayé. La peintre réussit à entraîner safigure dans une catastrophe d’autant plus angoissante qu’elle semble échapper à toute reconnaissancevisuelle évidente.  Est-ce un incendie ? Lafin du monde ? Un désastreécologique ? Un bombardement ? Une tempête de sable ? Ou un simplecauchemar ?

La muna nelivre-t-elle pas une image dont la puissance semble faire écho à notre temps desublime effroi à l’âge de l’anthropocène ? La dissolution généralisée deses formes n’évoque-t-elle pas l’image de notre monde au bord de sa propredisparition ?

En nousoffrant cette dernière toile, l’artiste nous livre, par ailleurs, une allégoriede la vanité de la peinture. Cette Muse n’est-elle pas finalement aussiimpuissante que les autres à suspendre le temps ? 

En 1920,un tableau de Paul Klee fut exposé dans une galeriede Munich.  Le philosophie WalterBenjamin écrivit à son propos : « Il existe un tableau de Klee quis'intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein des'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, sesailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange del'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suited'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cessed'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait biens'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradissouffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peutplus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel iltourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines.Cette tempête est ce que nous appelons le progrès ».

Le 09Novembre 2022, Philippe Godin

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