NZELA MOLOYI ” (Long Chemin) - Bouvy Enkobo

Exposition « NZELA MOLOYI » (Long Chemin)

Du 1 avril au 4 juin 2022

Vernissage le 27 avril 2022 à partir de 18h 

Finissage le mardi 7 juin à partir de 18h


La peinture indomptable d’Enkobo Bouvy


En cherchant l’inspiration de sa peinture dans des scènes de la vie quotidienne, Enkobo Bouvy prend soin de ne jamais sacrifier son art au réalisme plat du reportage ordinaire. L’artiste parvient toujours à saisir dans ses flâneries urbaines de Kinshasa ou d’ailleurs, ces instants suspendus où l’image effleure la pensée, et le réel enfante des songes. Chaque tableau semble capter le caractère profond et poétique de ces situations humaines que nous ne savons plus voir. Un homme qui pose son sac de voyage, le regard perdu dans le lointain. Un vagabond couché à même le sol avec son chien, compagnon de misère. À l’instar de certaines scènes du néoréalisme cinématographique, le réel conquiert une poétique de l’image où la rue, la ville et l’actualité deviennent le théâtre d’une esthétique renouant tout autant avec la photographie humaniste de Brassaï, les vagabondages de la prose citadine d’Aragon ou l’exaltation des

nouveaux réalistes sensibles à la beauté sauvage des murs de nos villes.

Afin de poétiser cet expressionnisme urbain, Enkobo Bouvy se joue de l’écart entre une peinture figurative explicite et un travail plastique de décomposition des fonds, conférant à ses toiles les allures des affiches déchirées de Villeglé ou de Hains. Cette technique mêlant collage et acrylique, permet à l’artiste d’intensifier la présence de ses personnages qui paraît flotter en se détachant étrangement de ces fonds tumultueux aux couleurs chamarrées. Pour cela le peintre se fait colporteur d’affiches qu’il récupère exclusivement à Kinshasa, afin d’intégrer à ses toiles un peu de la rumeur visuelle des rues de sa capitale. Mais à la différence des artistes affichistes, Enkobo Bouvy ne se contente pas d’en exposer simplement les lambeaux. Par un subtil travail de collages et décollages, le peintre s’en sert comme autant d’embrayeurs plastiques participant à la dynamique des coloris, et à la dualité de sa peinture.


En se jouant ainsi de cette tension entre abstraction et figuration, Enkobo Bouvy peut sans doute mieux exprimer l’alliance précieuse du rêve et de la réalité qui anime chaque scène offerte à notre regard. N’estce pas le charme du tableau Ndoto (rêve) inspiré du poème de Rimbaud Le dormeur du val que d’offrir cette association troublante de la légèreté d’un homme assoupi dans ses rêves, à la rigidité inquiétante du cadavre ?

Malgré le caractère quasi symboliste de certaines toiles, la démarche d’Enkobo Bouvy n’a rien pourtant de l’angélisme d’un préraphaélite en terre africaine ! L’artiste d’origine Congolaise déterritorialise, notamment, la peinture en s’appropriant les codes de cet art traditionnellement centré sur la représentation quasi exclusive de « l’Homme-blanc », pour mieux rendre visible la condition de l’humanité noire.

À la suite d’un artiste comme Kerry James Marshall, il rend compte implicitement de cette carence générale de figures noires dans la narration des images constituant le fondement de l’histoire de l’art.

D’où l’effet d’étrangeté de certaines toiles dont le sujet semble directement calqué sur une

représentation iconique de la peinture occidentale. Le personnage de l’homme couché avec son chien n’évoque-t-il pas une composition célèbre du peintre anglais Lucian Freud ? La référence explicite au chef d’oeuvre de David, La Mort de Marat dans le tableau relatant l’assassinat du président congolais Laurent-Désiré Kabila ne témoigne-t-elle pas également de cette volonté de brouiller le logiciel d’un art entièrement surcodé par des siècles de domination blanche. En revisitant, notamment, la peinture historique, genre, par excellence, supposé réservé à un Occident déniant aux peuples africains l’accès même à l’Histoire, Enkobo Bouvy se joue de la grammaire de cet art majeur, et parvient à donner une visagéité troublante à ces minorités absentes de la plupart de nos musées.

D’où le caractère sans doute emprunté et ridicule, a contrario, du personnage entouré de livres

qu’Enkobo Bouvy se plaît à habiller à l’européenne, en brossant une peinture d’un noir bien blanchi, prêt à renier sa propre « négritude » en s’identifiant servilement à l’image du blanc. En renvoyant ainsi à un épisode marquant de l’histoire congolaise, celle du statut des « évolués » accordé par l’administration à une petite élite qui s’efforçait de se conformer à la civilisation occidentale au terme d’un parcours en forme d’ascension culturelle, professionnelle et morale, cette toile illustre parfaitement les paroles de Frantz Fanon : « Le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc. »

En contrepoint, la peinture du vieil africain (L’oncle) portant dans ses bras une statuette de la maternité de la tribu Luba à l’instar de l’enfant qu’on chérit, renvoie sûrement à cette restitution d’un patrimoine artistique spolié par des siècles de colonisation, qu’il faut savoir protéger d’une circulation marchande arrachant aussi bien les oeuvres que les humains. L’omniprésence du sac de voyage ne témoigne-t-elle pas de cette condition aussi cruelle qu’absurde de ces peuples toujours sommés de quitter leurs traditions et leur terre, à l’image de ces migrants emportés par les eaux de la méditerranée en quête d’un eldorado illusoire ? N’est-ce pas là le secret du regard mélancolique de cet homme en partance pour un exil

incertain, magnifiquement saisi dans la toile Mboka Mosika (Loin de mon pays), que de manifester l’écart entre l’immensité de ses rêves et le peu de moyens de les satisfaire ? Se souvient-il, peut-être, comme l’écrivait Aimé Césaire, de ces « millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme » ?

Par l’indomptable originalité de sa peinture, Enkobo Bouvy oppose à ce destin si funeste une fin de nonrecevoir en forme de variation poétique épanouie.

Philippe Godin


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Exhibition “NZELA MOLOYI” (Long Way) 

 From April 1 to June 4, 2022 

 Opening on April 27, 2022 from 6 pm 

 Finissage on Tuesday June 7 from 6 pm


The indomitable painting of Bouvy Enkobo


By seeking inspiration for his painting in scenes of everyday life, Bouvy Enkobo is careful never to sacrifice his art to the flat realism of ordinary reporting. In his strolls around urban Kinshasa and elsewhere, the artist always manages to capture moments suspended in time, when the image touches the mind and reality gives rise to dreams. Each painting seems to capture the deep and poetic character of human situations we can no longer see. A man putting down his travel bag, his gaze lost in the distance. A vagrant lying on the ground with a dog, his

companion in misery. Like scenes from neorealist cinema, reality penetrates the poetry of images in which the street, the city and current events become the stage for an aesthetic that engages equally with the humanist photography of Brassaï, the meanderings of Aragon’s urban prose and the elation of new realists receptive to the untamed beauty of our city walls. To poeticise this urban expressionism, Bouvy Enkobo plays with the disparity between an explicit figurative painting and a visual work with a deconstructed background, giving his paintings

the appearance of the torn posters of Villeglé or Hains. This technique of mixing collage and acrylic allows the artist to intensify his characters’ presence. They seem to float, strangely detached from their brightly coloured, tumultuous backgrounds. To this end, the artist has become a peddler of posters, collecting them exclusively from Kinshasa to introduce a visual nod to the streets of his capital in his paintings. But unlike the poster artists, Bouvy Enkobo is not content to simply display the shreds. The artist uses subtle elements of collage and décollage like a visual catalyst, contributing to the colour dynamic and duality of his painting.

Playing with this tension between the abstract and the figurative makes it easier for Bouvy Enkobo to express the exquisite alliance of dream and reality that brings each scene we encounter to life. Does the unsettling charm of the painting Ndoto (Dream) inspired by Rimbaud’s poem Le Dormeur du Val (The Sleeper of the Valley) not lie in combining the casualness of a dozing, dreaming man with the disturbing rigidity of a corpse? Despite the almost symbolist character of some paintings, Bouvy Enkobo’s approach is anything but the naïve optimism of a Pre-Raphaelite on African soil! The Congolese artist deterritorialises his painting by appropriating the codes of an art that is traditionally focused on the almost exclusive representation of “white man”, to highlight the condition of black humanity.

Following in the footsteps of artists like Kerry James Marshall, he implicitly reflects the general lack of black figures in the narrative of images that form the basis of art history. This explains the strange effect of some paintings whose subjects seem to be directly inspired by an iconic representation of Western painting. Is the character of the man lying with his dog not reminiscent of the famous composition by the British painter Lucian Freud? The explicit reference to David’s masterpiece The Death of Marat in the painting, depicting the

assassination of Congolese President Laurent-Désiré Kabila, also demonstrates a desire to blur the software of an art entirely overcoded by centuries of white domination. By revisiting historical painting in particular—the ultimate genre supposedly reserved for a West that denies African people access to history—Bouvy Enkobo plays with the grammar of this major art form and manages to give a disturbing faciality to the minorities absent from most of our museums.

By contrast, this no doubt explains the ridiculous, borrowed character surrounded by books that Bouvy Enkobo likes to dress in European fashion while painting in whitewashed black, ready to deny his own blackness by dutifully identifying with the image of whiteness. By referencing a significant episode in Congolese history—when the administration bestowed the status of “evolved” upon a small elite who tried to conform to Western civilisation through a journey of cultural, professional and moral ascent—this painting is a perfect illustration of Frantz Fanon’s words: “The black man who wants to whitewash his race is as unhappy as the one who preaches hatred of the white man”.

In counterpoint, the painting of the old African (The Uncle) holding a statuette of the Luba tribe’s motherhood figure in his arms like a beloved child is undoubtedly a reference to the restitution of an artistic heritage plundered by centuries of colonisation, which must be protected from a commercial circulation that destroys both artworks and human beings. Does the omnipresent travel bag not reflect the cruel and absurd condition of these people, constantly called upon to leave their traditions and their land, like the migrants swept away by the waters of the Mediterranean in their search for an elusive Eldorado? Is the secret behind the melancholy gaze of the man leaving for an uncertain exile, superbly captured in the painting Mboka Mosika (Far from my Country), not manifest in the divide between the enormity of his dreams and the limited means of fulfilling them? Does he maybe remember, in the words of Aimé Césaire, the “millions of men in whom fear has been cunningly instilled,

who have been taught to have an inferiority complex, to tremble, kneel, despair and behave like flunkeys“? Through the indomitable originality of his painting, Bouvy Enkobo rejects this disastrous fate outright in the form of a flourishing poetic shift.

Philippe Godin

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