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09.09.2017 - 04.11.2017

Teresa Tyszkiewicz

 | Galerie

Vues d'exposition

Teresa Tyszkiewicz appartient à une génération d'artistes femmes qui, dites d'Europe de l'Est, ont débuté leurs carrières d'artiste pendant le régime communiste, et se sont retrouvées longtemps en dehors des radars de la critique internationale de leur époque.


Les redécouvertes récentes de ces artistes incitent à réécrire une partie de l'histoire de l'art de la deuxième moitié du 20ème siècle : nombreuses sont  les artistes qui - déjà marginalisées par une société patriarcale et ayant subi le dictat du modernisme - décidèrent de travailler dans l'isolement. Et pourtant, on s'aperçoit aujourd'hui que leurs œuvres étaient porteuses d'un nouveau langage contemporain.: Teresa Tyszkiewicz a bénéficié d'une réelle visibilité en Pologne et participé à des expositions importantes – comme l'exposition personnelle qui lui a été consacrée dans la prestigieuse galerie nationale Zach?ta à Varsovie- mais il est récent que son œuvre fasse l'objet d'une étude approfondie.


En France, où elle s'est installée depuis les années 80, son travail a fait l'objet de plusieurs expositions personnelles. Mais ce n'est que récemment, lors de la Triennale de Paris au Palais de Tokyo en 2012, que ses films expérimentaux - dans le cadre de l'exposition Intenses proximité - sont dévoilés dans un contexte de problématiques artistiques contemporaines.


Teresa Tyszkiewicz débute sa carrière en 1978, réalisant de films avec Zdzislaw Sosnowski, son mari et artiste. Tous deux étaient liés au peu connu mais très marquant milieu de la Galerie Contemporaine (Galeria Wspolczesna) à Varsovie. Leurs films expérimentaux donnent le ton : saturés d'érotisme, ils dénoncent l'influence grandissante de la culture de masse et constituent des oeuvres pionnières dans le contexte culturel puritain de la Pologne des années 80. Les films en 16 mm que Teresa Tyszkiewicz réalise seule par la suite, sont l'enregistrement de ses performances, des « images de l'imagination en mouvement » comme elle les appelle, de mystérieux rituels sensuels aux allures ancestrales.


Dans un mélange antinomique d'images et d'objets de source biologique associés à celles de la culture de consommation, elle mixe visuellement graines, plumes, racines, fourrures, cires et matières visqueuses aux collants synthétiques, plastiques, déchets ou débris, talons hauts et ongles vernis rouge vif. Entre nature et culture, elle explore par son toucher sensuel les matières, y juxtapose son corps, souvent nu ou armé d'attributs érotisés, à des images-archétypes du plaisir sexuel, de la trivialité et de la souillure. Certains de ses films seront interprétés avec enthousiasme dans le contexte féministe, bien que la volonté de l'artiste semble plus nuancée.


Si ses  performances explorent la sphère contemporaine des significations et des symboles liés à la femme, en questionnant les rôles attribués par la biologie et la culture, l'artiste semble cependant guidée par l'expression de la différence. Guidée par ses intuitions, émotions et désirs subconscients, ou la recherche d'une intériorité, elle exprime la quête d'une vérité transcendantale. Son corps, associé à la pratique du toucher, est au centre de son attention comme un outil d'expression,  ou encore le lien entre réalité et imagination, mais surtout une interaction personnelle avec la réalité matérielle, un « test », comme le décrit l'artiste, voire une lutte à la fois physique et idéologique, du corps avec le monde extérieur. Cela reflète parfaitement les changements qui se sont produits dans l'art polonais à la fin des années 70, lorsque les artistes recherchaient des moyens d'expression plus émotionnels et subjectifs. Ce renoncement aux intérêts analytiques, structurels et systémiques laissera la place aux tendances expressives, usant de puissants impacts émotionnels, radicalement subjectifs, intuitifs - qualités qui caractériseront l'art de la décennie suivante.


C'est en 1982, que Teresa Tyszkiewicz décide d'émigrer en France où elle commence à travailler avec les épingles  qui deviendront sa signature, elle explique :


«En France, j'ai commencé à développer une idée que j'ai amorcée en Pologne. Je voulais composer des tableaux à partir d'épingles. Ils m'ont simplement hantée. Ce pauvre objet est devenu magique pour moi. La piqûre, la résistance et l'envie de la surmonter. Les épingles me provoquent, elles induisent de nouvelles propositions. Elles sont douces lors de l'apprivoisement, mais au cours de mon travail, j'ai peur parce qu'elles sont aussi dangereuses et agressives. Ils pourraient symboliser la lutte pour surmonter les obstacles »


 Les traces de cette lutte, empreinte d'obstination, donnent lieu à d'immenses toiles, lourdes de milliers d'aiguilles enfoncées dans la matière et qui portent l'inscription de la peine et de la fuite du temps.  L'artiste « épingle » des objets, des photographies - toujours des autoportraits. Ses peintures monochromatiques, densément recouvertes d'aiguilles, devnues matière picturale, peuvent ressembler à une semence de graines ou prendre la forme de courants ondulés et harmonieux.  Les toiles chargées d'énergie vitale, rendent hommage aux lois de la nature, et aux origines de la vie,  tantriques ou méditatives, parfois inquiétantes. Le caractère ancestral des épingles, diffuse une résonnance spirituelle, presque vaudou. Inévitablement la perforation de la matière est associée à la violence et à la douleur mais, semble-t-il, jamais à la souffrance.  Evoquent-elles une mémoire traumatique visible dans cette obsession du geste répété ?  Telle une Pénélope qui rencontre dans la souffrance et la répétition du geste une forme de plaisir, les points de couture de l'artiste sont, entre ses mains, l'outil qui sert à assembler les fragments et organiser un univers apparemment chaotique, pour le saisir, s'épingler soi-même et devenir matière.


« Pendant le travail, je me sens comme un point, comme une piqûre de mon épingle » dit l'artiste.


Teresa Tyszkiewicz, née en 1953 en Pologne. Vit et travaille en France.


 


Klaudia Podsiadlo

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